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1. Comment avez-vous découvert le mentalisme et qu'est-ce qui vous a amené à vous spécialiser dans cette discipline plutôt que dans la magie traditionnelle ?
Bonjour Merlin, et merci tout d'abord pour votre intérêt pour mes activités artistiques et magiques.
J'ai un peu de mal à déterminer le moment où j'ai découvert le mentalisme car il faudrait d'abord définir ce qu'est le mentalisme. Par ailleurs, je ne suis pas vraiment persuadé d'être spécialisé dans le mentalisme, car je ne me définis pas comme mentaliste. Ce que je sais, c'est que j'ai découvert la magie à 8 ou 9 ans, grâce à une boîte de magie, puis que j'ai rencontré celui qui allait devenir mon Maître, Paul Dassonville (Paul de Rhuys) alors que j'avais 12 ans. Mon premier souvenir d'un tour vraiment mental remonte à mes 20 ans.
Si on parle de spécialisation, je considère que j'en ai deux : la magie pour enfants et la mnémotechnie.
Concentrons nous donc sur la mnémotechnique. Celle-ci fait partie du mentalisme car elle consiste à faire des démonstrations de mémoire prodigieuse, de donner l'illusion d'avoir une mémoire exceptionnelle, alors que la performance repose sur des techniques. Un peu comme la magie qui se propose de faire des démonstrations « contre nature », tandis que l'effet repose sur une maîtrise technique. Donc, en cela, je suis mentaliste.
Mais j'ai toujours un peu de mal à me qualifier comme tel car je ne fais pas de lecture de pensée, de décodage du langage corporel, etc., qui sont les expériences identifiées aujourd'hui par le public comme étant du ressort du mentaliste. Voilà le pourquoi de mon hésitation à répondre clairement.
Si l'on reste dans cet axe, j'ai découvert la mnémotechnie lorsque j'avais une vingtaine d'années à l'occasion de la réunion du club de magie FFAP de Bourge, Le Clos de Rougemont, qui organisait une soirée pour ses vingt ans d'existence et au cours de laquelle un magicien (Romuald Gilson, le fils de Mylène et Claude Gilson, bien connus des mentalistes) a présenté une expérience de mémoire. Cela a été pour moi une révélation et c'est ce qui m'a donné envie de me spécialiser dans cette discipline. Il y a donc une petite trentaine d'années maintenant…
Toutefois, comme je l'ai indiqué au début de cette interview, j'ai gardé une grosse part de mon activité en « magie traditionnelle », comme vous l'avez nommée…
2. Pouvez-vous nous expliquer la différence entre un magicien classique et un mentaliste, et ce qui rend votre approche unique ?
Comme vous l'avez compris peut-être, je ne fais pas réellement de différence entre un magicien classique et un mentaliste, car pour moi les deux sont des artistes qui cherchent à reproduire des phénomènes mystérieux à l'aide de techniques concrètes secrètes.
Si je devais faire une différence, elle serait simplement dans le champ des effets qui concernent pour le magicien plutôt des présentations visuelles et digitales, tandis que le mentaliste propose plutôt des présentations cérébrales, mentales.
Toutefois, je ne sais pas s'il y a vraiment lieu de faire une différence aussi franche. On peut tout à fait alterner les disciplines dans un spectacle, ou faire un spectacle exclusivement de magie ou de mentalisme.
Pour la fin de votre question, en ce qui me concerne, je pense que ma différence vient de ma spécialisation, de mon travail particulier sur la mnémotechnie au sein du champ plus large qu'est le mentalisme (lui-même inclut dans le champ plus large de la magie).
3. Quelles sont les techniques psychologiques que vous utilisez le plus souvent dans vos performances, et comment les avez-vous développées ?
Je dois bien reconnaître que comme je me suis vraiment spécialisé sur le travail de la mémoire, c'est une piste que je n'ai absolument pas exploré dans le cadre du spectacle. Sans avoir réellement expérimenté, j'ai le sentiment que ces techniques sont probablement d'une relative efficacité quand elles sont exploitées par des spécialistes dans des domaines spécifiques (police, psychologie, études comportementales, etc.), mais j'ai le sentiment que dans le cadre d'un spectacle qui impose un rythme et un résultat garanti dans les expériences, celle-ci ne sont pas les plus efficaces pour nous.
Donc, lorsque je présente des expériences de mentalisme, elles reposent exclusivement sur des techniques mécaniques ou mentales que je maîtrise, mais elles ne dépendent pas du spectateur à proprement parler. En revanche, ces techniques psychologiques peuvent servir de support à mon affabulation. Ainsi, je présente une expérience de détection du mensonge pour laquelle je prétends m'appuyer sur le langage corporel de mon interlocuteur, mais la solution technique réelle est tout ailleurs. Elles peuvent aussi aider notablement l'artiste à bien choisir son spectateur pour l'assister sur scène…
4. Comment préparez-vous mentalement vos spectacles et gérez-vous la pression de devoir "lire dans les pensées" devant un public ?
Quelle que soit ma prestation, je me prépare selon quelques règles immuables :
Une fois que j'ai fait tout ça, il ne reste pas beaucoup de place pour une pression négative.
5. Quel a été votre moment le plus marquant sur scène, celui où vous avez vraiment senti que vous aviez touché votre public ?
J'ai bien entendu connus plusieurs moments forts sur scène.
Le premier est ma première prestation scénique. Je m'en souviens très bien. C'était à l'occasion d'une soirée cabaret dans un petit village de la Nièvre. J'y ai présenté un numéro de quinze minutes avec la baguette magique animée, un voyage de foulard, les foulards du XXe siècle et les trois cordes.
Si je devais choisir un autre souvenir marquant, ce serait à l'occasion d'un spectacle que j'ai donné sur l'archipel des Comores. L'organisateur avait vendu deux fois plus de billets que ne pouvait contenir la salle, les spectateurs étaient assis par terre dans les allées et il y en avait encore autant dehors qui, frustrés de ne pas pouvoir rentrer, tapaient sur les portes métalliques de la salle, tout en criant à chaque effet qu'ils arrivaient à entrevoir par quelques trous dans le mur. Il a fallu faire appel à la police pour les contenir et c'était vraiment la folie !
Plus récemment, j'ai ressenti une émotion incroyable de la salle la première fois que j'ai présenté mon effet de transformation d'une bulle de ballon en nez de clown. Cet effet, insignifiant sur le papier a vraiment un impact très fort sur le public. C'est, depuis, le final de mon spectacle de sculptures de ballons : « Cirque en vacances ».

6. Avez-vous déjà eu des échecs ou des moments difficiles pendant une performance, et comment les avez-vous surmontés ?
À mon avis, tout professionnel avec un certain nombre d'années d'expérience a dû expérimenter ce genre de moment désagréable. Cette question me permet d'anticiper sur une autre question que vous m'aviez posé par mail : les championnats du monde de magie à Turin, cette année (2025).
Les conditions de scène pour les artistes et en particulier les concurrents étaient vraiment très difficiles. Si le public était formidable, chaleureux et accueillant, les conditions techniques fournies par l'organisateur étaient, elles, particulièrement ardues. Sans être exhaustif, ce qui me revient en tête en premier, ce sont les loges, ou plutôt l'espace se trouvant derrière la scène, qui était en réalité le parking du centre des congrès qui avait été pour partie couvert afin d'y donner les spectacles de scène, dont le concours. Il n'y avait là ni table, ni chaise, ni miroir, ni lumière ! Pas de toilette non plus, ni de point d'eau ! Pour cela, il fallait sortir et aller dans des toilettes de chantier en plastique. Dedans, il y avait tout juste huit petites cabines pour se changer… alors que pour la session de concours du vendredi, nous étions 21 artistes (plus les partenaires !).
Sur scène je crois que l'éclairage pouvait être satisfaisant, mais le son était vraiment mauvais dans la salle et pire sur scène. Cela a eu comme principale conséquence négative pour moi, qu'au moment où je me suis tourné vers le spectateur qui avait été installé sur scène pour mon passage, et que je me suis adressé à lui, il m'a répondu : « I don't understand ». Sur le moment, cela a été un cataclysme car, j'en avais la certitude, on avait choisi pour moi un spectateur qui ne comprenait pas l'anglais. C'est la chose que j'avais redouté le plus car l'un des points du règlement de la FISM interdit aux concurrents de choisir eux-mêmes les spectateurs (pour éviter les complices, seule technique interdite). Dans le doute, je lui repose la question que je venais de lui poser, il me regarde et me dit : « Sorry ? ». À cet instant, je savais que je n'avais plus aucune chance pour figurer sur le podium. En revanche, une fois la première minute passée, me comprenait parfaitement. Ce qu'il s'est réellement passé, c'est que le spectacle n'ayant pas lieu dans un vraie salle de spectacle, les conditions sonores sur scènes étaient tellement déplorables que le spectateur qui se trouvait à trois mètres de moi ne m'entendait tout simplement pas !
Alors, comment surmonter ce genre de situation ? Malheureusement, comme bien souvent, tant que l'on n'est pas confronté à la situation, on ne sait pas vraiment quoi faire. Je venais de perdre déjà beaucoup de temps (en plus, le régisseur plateau n'ayant pas placé le spectateur sur la chaise pour mon entrée, j'avais déjà perdu une bonne minute trente !) et sur le moment, je n'ai vu qu'une option : sacrifier la mise en scène pour essayer, malgré tout, d'arriver au bout du numéro dans le temps imparti et avec une belle image finale. Rétrospectivement, je pense que si cela arrivait encore, je tâcherais de prendre le temps de comprendre la situation, puis j'annoncerais que le concours étant foutu pour moi, je voudrais malgré tout montrer mon travail. Et je prendrais le temps de faire ma prestation de manière qualitative.
Cette histoire s'est terminée de manière laborieuse, mais j'ai été au bout en restant relativement concentré.
7. Certaines personnes croient réellement aux pouvoirs paranormaux. Comment abordez-vous cette question avec votre public ?
Tout d'abord, à titre personnel, je dois dire que je suis plutôt très sceptique sur l'existence réelle de ce type de pouvoirs. En revanche, si je pense qu'il n'y a pas de preuve réelle de l'existence des pouvoirs paranormaux, il n'y a pas vraiment de preuve de leur non-existence. Donc, lorsque je rencontre des personnes qui abordent ce sujet, je ne tranche pas. Après tout, il y en a qui ont besoin de croire à cela pour être heureux et avancer dans la vie.
C'est, par contre, un sujet que j'aborde très rarement avec mon public, car je suis vraiment sur la présentation d'un mentalisme tourné vers le divertissement, la comédie, et les seuls phénomènes que je joue "au réel" sont les démonstrations de mémoire prodigieuse dont je répète à qui veut l'entendre qu'il s'agit surtout d'une "mémoire travaillée".
Mon travail, laissant peu de doute, j'avoue avoir peu d'échanges sur cette thématique.
8. Quel message souhaitez-vous transmettre à travers vos spectacles au-delà du simple divertissement ?
Et pourquoi faudrait-il obligatoirement aller au-delà du divertissement ? Le divertissement ne peut-il pas être une finalité en soi ? Puisque vous avez choisi d'intitulé cette partie de l'interview « philosophique », je pense que ça vaut le coup de se pencher sur le verbe « divertir ». Dans le dictionnaire Larousse en ligne, celui-ci est défini comme suit : « Égayer quelqu'un, l'amuser (…) Synonymes : dérider - désennuyer - distraire - égayer - récréer - réjouir ».
Personnellement, je ne me sens pas d'écrire des spectacles ou des numéros dont le but serait de promouvoir l'amour, d'ouvrir la conscience aux manipulations des hommes et femmes politiques, de chercher à faire réfléchir sur l'importance des liens humains plutôt que l'argent, etc.
Divertir, si on se réfère à la définition ci-dessus, c'est égayer, c'est-à-dire apporter de la joie, apporter du bonheur, propager les sourires. N'est-ce pas là déjà quelque chose de merveilleux ? Par l'apport de merveilleux dans les pensées et dans les cœurs, nous permettons à nos spectateurs de vivre mieux, de s'offrir une parenthèse dans la vie si rude pour nombre d'entre nous.
Je trouve cette cause, suffisamment noble que pour revendiquer vouloir la défendre exclusivement…
9. Comment voyez-vous l'évolution du mentalisme avec les nouvelles technologies et les réseaux sociaux ?
Le problème n'est pas tant l'utilisation de nouvelles technologies que leur diffusion dans le domaine public. À partir du moment où des sociétés commercialisent dans le grand public des mini imprimantes connectées, on ne peut pas empêcher le public d'y penser si on sort une prédiction d'une boîte…
Ceux qui choisissent la voie de la technologie doivent à mon avis, veiller à toujours avoir un temps d'avance sur le public. C'est pour moi une course qui n'a pas de fin, mais je comprends que certains y prennent du plaisir.
Mais pour ceux qui veulent travailler "artisanalement", il est important de tenir compte des avancées technologiques pour écarter les spectateurs qui chercheraient des solutions dans cette voie. C'est pour cela que j'écris à la craie sur un tableau dans mon spectacle, car c'est un gage de "non technologie" (même si nous savons que cela n'empêcherait pas…). Mon personnage de spectacle ne connait pas les smartphones, etc. Tout cela contribue à donner à penser que je fais tout "en vrai", mais je crois que rien n'empêchera jamais un spectateur qui veut imaginer une solution d'en trouver une… l'esprit cartésien est ainsi fait je pense.
10. Quels sont vos projets futurs et vos rêves en tant qu'artiste mentaliste ?
Ce qui me connaissent bien le savent, ce ne sont pas les projets qui manquent. J'ai quelques numéros en préparation qui attendent d'être travaillé…
Sinon, après les championnats du monde pour lesquels je n'ai pas le sentiment d'avoir eu l'occasion de présenter réellement le numéro que j'avais préparé, je me demande si je ne m'inscrirais pas au championnat d'Europe qui ont lieu en 2027 pour au moins présenter le fruit de mon travail en anglais.
Par ailleurs, j'avoue que j'ai eu beaucoup de plaisir à concourir et donc pourquoi pas reprendre le circuit au départ avec un autre numéro ? Affaire à suivre…
Benoît Rosemont
À propos de l'auteur : Marc Celiandre, magicien professionnel et sélectionneur de secrets pour Merlin Magie.
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